« Faire corps en sympoïèse » (Fragments)

Je reconnais mon privilège de penser et de souffrir le monde de cette manière qui n’est pas celle de celleux qui pleurent des êtres chers à cause des bombardements ou de la précarité. Cette fois, je suis à l’abri, au chaud entre les murs. Pourtant, je suis traversée par des histoires de colonisation, par des gestes prédateurs du patriarcat, et mon métier a été de me rendre disponible, d’apprendre à devenir affectable à ce qui semble lointain. Je récitais les vers de Térence comme une prière (j’exagère): Je suis une femme « et rien de ce qui est humain [animal] ne m’est étranger ». Les guerres menées impassiblement à travers le monde me mettent en colère. Danser est une forme de survie. J’hésite. Comment cultiver la respons(h)abilité en utilisant les outils des danses, des jeux ? J’hésite, d’une hésitation qui veut danser le questionnement. Art-ivisme en puissance, comme potentiel donc. Où doivent aller ces danses, avec ces dispositifs qui éveillent les sens ? Cette danse peut-elle devenir éloquente dans son mutisme et savoir quand elle devra parler autrement ? Voici un récit où faire corps en sympoïèse, en pratiquant « les arts de l’attention », c’est créer un monde autrement. Un récit qui dit que cela peut se passer dans les laboratoires de danse, qui sont partout, c’est-à-dire dans des lieuxtemps que nous sommes et que nous composons avec d’autres.

Penser, sentir, imaginer, agir, hésiter, danser, puis penser encore, sentir encore, imaginer encore, hésiter encore, agir encore, hésiter encore, penser encore, danser encore, imaginer encore et hésiter encore… Apprendre à vivre et à mourir ensemble, en habitant le milieu des choses. Je cherche à réactiver des récits, à me « laisser porter par des brides », à accepter le défi d’imaginer un monde à construire avec les récits d’êtres humains et non-humains exclus de l’Histoire, ou dont je ne connais pas l’histoire. Je me reconnais redevable de cet appel à penser, et j’ai peur, mais je sais aussi que la peur peut être une force. Le récit peut articuler cette peur, cette rage, cette douleur, et cette vitalité. Redevables, nous devons nous reconnaître redevables des histoires avec lesquelles nous fabriquons nos propres histoires, et interroger cet héritage pour le retravailler; embrasser les contradictions, accepter l’opportunisme, quitte à croire au récit des mondes monolithiques d’innocents et de coupables.

Terre, terrapolis, où s’enfuient des racines, des tentacules, des créatures qui tâtonnent dans l’obscurité fertile des profondeurs. Regard aveugle, avide, accueillant de l’octopus, tant désiré par ce « moi » multiple du récit-ébauche qui a vécu des âges et des âges sur la corde, comme une funambule. Métaphore, aussi matérielle que les fibres qui me constituent, elle naît dans mon diaphragme. Je suis la corde — mes tissus étendus — et le funambule, c’est-à-dire un souffle suspendu. Sur la corde, les muscles faciaux palpitant au rythme des éclairs de la chair. Vingt-six sens comme les branches d’un arbre qui rhizoment sans cesse. Tâter, tâtonner, tomber pour mieux redescendre à chaque fois, pour apprendre à ne pas aimer ni haïr la chute. Allongée, je sens les ronronnements des ventres de toutes les entités : terre, océan, mère. Des tentacules tissent des toiles comme des tenségrités. Chairs effilochées. Mixotricha paradoxa effilochée, les champignons matsutakes effilochés, les chairs des peuples bombardés effilochées. Allongée, la bouche grande ouverte qu’est ma caverne pariétale absorbe les cris de tous les âges du monde. Non, j’entends les cris les plus proches. De proche en proche, tâter. De la terre aux coraux, jusqu’au cœur de l’océan où habite mon grand-père, grâce au poème qu’il a fait naître en moi lorsqu’il m’a appris ce qu’était la mort. Qu’est-ce qui fait vouloir descendre de la corde et rouler ? Pourquoi la militance du mime me fait-elle reculer, rigoler, et me donne envie d’invoquer un Pierrot pour faire des dégringolades ?

Laisser un commentaire