L

loteran

(Un) récit de vie

L vient du ventre pourpre de sa mère, tout comme son cher ami Kornel Esti (merci Kostolányi!). Sa mère a de petites mains qui caressent les strates profondes des choses du monde (on peut sauver le monde par un geste…). Une chose à dire sur la couleur pourpre… Cet après-midi-là, je traversais les rues de ma chère Bogota en compagnie de ma mère. Nous étions toutes entourées de montagnes. J’ai pensé au ventre vert-terre cuite de ma mère et à toi Isadora, toi ta mer, moi cette terre!
Devenue actrice par hasard, elle l’est restée par curiosité, par défi et un peu par fidélité à son intuition — fé poética (« foi poétique ») a dit C.
Lorsqu’elle a décidé d’entamer des études de langue allemande, elle s’était déjà promis à elle-même de devenir comédienne, et cela signifiait artiste engagée. À la question : « Pourquoi êtes-vous ici, alors que vous voulez être actrice ? », elle répondait : « aus Wissbegierde » (par soif de savoir), et ensuite ses fibres vibraient de félicité d’avoir appris un mot si beau et si juste en allemand.
J’avoue — quelle bizarrerie de mot — qu’elle a cru les gens qui disaient que les langues nouvelles sont des portes vers de vastes horizons au-delà de ses propres frontières. Et les dépasser, les siennes, était l’un de ses désirs les plus brûlants.
(Oui, je le « sais » maintenant, l’apprentissage d’une nouvelle langue révèle ce rapport complexe et fascinant entre les mots et les choses. Il révèle aussi que les mots sont des paroles, donc des corps sonores qui vibrent au rythme du cœur — voilà le topos qui fabule.)

*
Voilà qu’elle danse, pétille, joue, dessine, lit et boit du café chaque matin — un petit rituel non singulier, elle le sait —, elle hésite et marche encore, elle va aux toilettes, elle a peur et aime le vertige, elle ne sait pas trop, et oui, elle sait aussi des choses qu’on apprend à savoir. Elle écrit, parfois en forme de prière, parfois en forme de loi qui s’ébranle au moment d’arriver au point définitif qui achève les phrases.

*
Je viens du ventre vert-terre cuite de ma mère…

À suivre…


Photo: Flo


* Note sur le « galumphing » : « Anthropologists have found ‘galumphing’ to be one of the prime talents that characterize higher life forms. Galumphing is the immaculately rambunctious and seemingly inexhaustible play-energy apparent in puppies, kittens, children, baby baboons – and also in young communities and civilizations. Galumphing is the seemingly useless elaboration and ornamentation of activity. It is profligate, excessive, exaggerated, uneconomical… In the higher animals and in people, it is of supreme evolutionary value. »
In: Free Play: Improvisation in Life and Art, by Stephen Nachmanovitch